Mort cérébrale, dons d’organes, Halakha et Hashkafa

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Les exploits scientifiques modernes ont réveillé de nombreuses questions dans la Halakha. L’une d’entre elle concerne la définition de la mort. Quel est le critère qui permet de déterminer le décès d’un individu ? Cette question a des retombés pratiques,dont le problème du don d’organes. Ces dons doivent être prélever le plus tôt possible après le décès et permettent de sauver de nombreuses vie humaine. Mais à quel moment a t-on le droit d’effectuer ce prélèvement ?

I) Le problème halakhique

La mort cérébrale consiste à l’arrêt total et irréversible de l’activité cérébrale d’un individu. On ne peut en aucun cas revenir à la vie après une mort cérébrale (à ne pas confondre avec un coma profond ou un état végétatif). Néanmoins, les avancées de la médecine permettent aujourd’hui de maintenir artificiellement l’activité cardiaque et respiratoire du défunt.

Hors, la guemara (Yoma 85a) statue que c’est la respiration qui détermine le décès de la personne. Néanmoins, il est clair que les sages du Talmud n’avaient pu imaginer une situation ou l’activité respiratoire se poursuivrait après la mort ! Fort heureusement, les sages avaient envisagé un autre cas. Celui de la mort par décapitation. La Mishna (Ohalot 1,6) considère que la décapitation d’un animal constitue une preuve certaine de son décès.

La mort cérébrale peut alors être perçue comme une sorte de décapitation virtuelle (le cerveau n’est plus connecté avec le reste du corps) et constituer un indicatif de décès halakhique. D’un autre coté, l’activité respiratoire n’ayant pas été interrompu, il est possible que la mort cérébrale ne suffise pas à établir la mort de l’individu. L’apparition d’une nouvelle donnée, absente à l’époque talmudique, est plus que problématique pour les décisionnaires modernes.

L’enjeu le plus crucial à cette question est le problème du don d’organes. Les dons d’organes doivent être prélevés chez le donneur immédiatement après son décès, avant la mort des tissus due à une non-oxygénation des cellules. Généralement, le prélèvement est fait immédiatement après la mort cérébrale, lorsque le défunt respire encore. Hors, si la mort cérébrale n’est pas reconnue par la Halakha, le don d’organes devient quasi-impossible ! Dans un pays comme Israël, cela entraînerait la mort de milliers de malades en attente d’un donneur…

Quasiment tous les poskim modernes se sont penchés sur la question et leurs avis restent très partagés. M’étant longtemps intéressé à la question, j’ai fini par me rendre compte de quelque chose de surprenant : ce débat, apparemment purement halakhique, a fini par devenir un des points de divergence du monde haredi avec le monde Modern Orthodox et sioniste-religieux.

Les positions sont très claires. Dans le camp haredi, on rejette le critère de mort cérébrale comme mort valable. Cela est l’avis de personnalités comme le Rav Elyashiv, le Rav Steinman, le Rav Chlomo Zalman Auerbach, le Rav Wozner…

Dans le monde sioniste-religieux et Modern Orthodox, on tend à autoriser. Cela est l’avis du grand rabbinat d’Israël, pris sous l’influence du Rav Mordechai Eliyahou et du Rav Avraham Shapira. Il en va de même pour le Rabbinical Council of America (RCA), grande association des rabbins orthodoxes américains, majoritairement modern orthodox. La plupart des rabbanim de ces milieux se sont rangés également à cet avis.

Il est cependant à noter que les avis du Rav Moché Fenstein et du Rav J.D Soloveitchik prêtent à débat. Le Rav Tendler (un des Rosh Yeshiva de Yeshiva University !), gendre du Rav Fenstein et spécialiste en éthique médical, affirme catégoriquement que son beau père considérait la mort cérébrale comme mort valable et apporte comme preuve une de ses responsas (iguerot Moché, Y.D III, 132). D’un autre coté, d’autres responsas semblent aller dans le sens contraire (iguerot Moché, Y.D II, 174).

Le porte parole du RCA affirme avoir reçu l’aval du Rav J.D Soloveitchik pour accepter la mort cérébrale comme critère de mort mais cela fut contesté par le frère et le petit fils du Rav.

II) Considérations hashkafatiques ?

Il n’existe apriori pas de raisons logiques à cette séparation entre poskim haredim et modern orthodox/religieux-sionistes. Le débat étant d’ordre halakhique, chaque possek devrait arriver à ses propres conclusions. C’est pourquoi, je me suis demandé si ce débat ne possédait pas également une partie cachée. Une partie qui ne serait pas halakhique mais hashkafatique (idéologique).

Avant de partager mes idées avec vous, je tiens à souligner que cette théorie reste dans le domaine de la supposition et de l’incertain.

Il me semble que derrière ce débat se cache une polémique bien plus profonde sur la place de la science dans le judaïsme ainsi que sur l’évolution de la halakha.

Il existe deux approches juives de la science. Une première approche considère que les paroles des sages font force de vérité absolue et si la science les contredit, alors c’est la science qui a tort.

Une seconde approche, que je qualifierai de Maïmonidienne, considère que les sages avaient des connaissances scientifiques de haut niveau pour leur époque mais imparfaites. Rabbi Abraham, fils du Rambam, défend cette idée et va jusqu’à affirmer qu’il ne faut pas tenir compte des paroles des sages du talmud concernant la médecine et la science (cf. son introduction au Ein Yaakov).

Un décisionnaire tendant vers la première approche, sera plus enclin à interdire la mort cérébrale du fait de la poursuite de l’activité respiratoire. Un décisionnaire tendant vers la seconde approche, préféra certainement aller dans le sens de la science moderne et accepter la mort cérébrale comme critère de décès, en s’appuyant évidemment sur le cas de la mishna dans Ohalot.

Il en va de même en se qui concerne l’évolution de la Halakha. Certains considèrent que nul n’est en mesure de statuer sur des domaines dont les sages du Talmud n’ont pas parlé. D’autres acceptent l’idée selon laquelle certaines données étaient absentes chez les sages du Talmud (comme la mort cérébrale) et que c’est à nous de statuer.

Un étonnant Hazon Ish (Y.D, hilchot treifot, 5, 3) s’interroge sur le statut de treifot(animaux possédant une tare les rendant non-viables et donc non casher) énumérées par le talmud, rendues guérissables par la médecine moderne. Tout en reconnaissant un changement de données par rapport à celles que possédaient les sages du Talmud, le Hazon Ish rejette catégoriquement l’idée de changement de la Halakha. Pourquoi ? Parce que, nous dit-il, les sages ont reçu le droit de statuer la loi avec les données qu’ils possédaient à leur époque. Cette loi, bien que fruit des humains et donc imparfaite, a reçu l’aval de Dieu et ne peut plus être modifiée. Après la conclusion du Talmud, nous dit le Hazon Ish, nul n’est en droit de changer la Halakha, même si les données changent.

Selon cette avis, nul n’est en droit de trancher sur le statut des personnes mortes cérebralement.

Je n’ai vu aucun décisionnaire qui cite ce Hazon Ish, mais il me semble pourtant que c’est cet avis qui prévaut parmi les décisionnaires du monde ulta-orthodoxe… (merci à Chmouel qui m’a montré ce Hazon Ish).

Ci-dessous une liste non exhaustive de rabbins et de femmes connus du monde modern orthodox faisant partie de l’association HOD qui encourage les dons d’organes selon la Halakha.

http://www.hods.org/English/about/rabbise.asp

http://www.hods.org/English/about/women.asp

Un topo sur l’aspect halakhique du problème (en anglais) :http://www.jlaw.com/Articles/brain.html

  Le Porte parole du RCA a propos du Rav Soloveitchik et la question du don d’organes :

Mise à jour : je viens de trouver cette réponse sur cheela.org qui traite du don d’organes dans la halakha http://www.cheela.org/popread.php?id=13155

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