שו »ת avec le Rav Hershel Schachter

schachter-3065325J’ai eu la chance d’assister à une séance de questions-réponses entre le Rav Hershel Schachter et des bachureiyeshivot. Le Rav Hershel Schachter est le Roch Yeshiva de la Yeshiva University(New-York). C’est également l’un des grands dirigeants spirituel de la communauté Modern-Orthodox américaine et l’un des plus célèbres élèves du Rav J.D Soloveitchik.

L’échange s’étant déroulé durant Chabbat, je n’ai malheureusement pas pu l’enregistrer : je retranscris donc les questions et les réponses de mémoire. Ne vous attachez donc pas à la formulation mais à l’idée générale de chaque question-réponse (שו« ת en hébreu).

Mont du Temple : est-il permis de monter sur le Mont du Temple?

Selon les recherches du Rav Shlomo Goren, ancien Grand Rabbin d’Israël, il semble que l’accès à certaines zones est permis (ces zones ont été délimitées par le Rav Goren dans son livre הר הבית). Néanmoins, pour une raison qui m’est étrangère, la Rabbanout (Grand Rabbinat d’Israël) continue à s’y opposer. Par conséquent, il me semble que l’accès est à éviter.

Mixité : une école juive religieuse peut-elle être mixte?

A priori, n’importe quel jeune adolescent éprouve une attirance naturelle pour les jeunes filles. J’ai moi même un Yester Hara, et j’imagine qu’il en est de même pour la plupart des jeunes hommes… C’est pour cela que les écoles doivent être séparées dès le début de l’adolescence (dès le collège).

Il est vrai que le Rav Soloveitchik, à son arrivée à Boston (dans les années 1940), créa une école mixte, l’école Maimonides. Cependant, cela était dû au manque d’élèves : il s’agissait donc d’un compromis pour permettre aux jeunes Juifs d’étudier dans un cadre religieux.

[NDLR: il faut cependant noter que cinquante ans plus tard, lorsque l’école et la communauté étaient largement développées, le Rav Soloveitchik ne chercha pas à séparer les classes alors que cela aurait pu être possible…]

Techelet : Doit-on porter le techelet sur son talit? [NDLR: le techelet est un fil azur qui doit être porté sur le talit. Néanmoins, la composition exacte de cette couleur a été perdue depuis plusieurs siècles, et l’habitude s’est répandue de n’avoir que des fils blancs sur le talit. Récemment, certains chercheurs et rabbins ont affirmé avoir retrouvé le composant disparu, ce que contestent d’autres autorités religieuses.]

A mon avis, il faut appliquer le principe de safek deoraïta lahoumra. Bien qu’il n’est pas certains qu’il s’agisse de la couleur exacte, on ne perd rien à l’ajouter, puisque nous savons que, théoriquement, les fils peuvent être de n’importe quelle couleur. Pour seulement cent dollars (NDLR : le techelet, du fait de sa rareté, a un coût très élevé), vous avez peut être la chance d’accomplir un commandement de la Torah. Par conséquent, je pense qu’il faut porter le techelet.

J’avoue ne pas comprendre la réponse du Rav Eliachiv shlit »a (qui s’oppose au port du techelet pour des raisons difficile à comprendre, cf. le Tome 1 de ses shou »t).

Selon quelle shita doit-on porter le Techelet? [NDLR: il existe de nombreux avis rabbiniques quant au nombre de fils azurs à porter et à la façon de les nouer]

Je pense qu’il est clair que les Ashkénazes doivent suivre l’avis de Rachi, qui recommande de porter deux fils azurs (sur quatre).

Homosexualité: quelle réaction devons-nous adopter face à un Juif homosexuel ?

L’homosexualité constitue un interdit mentionné explicitement dans la Torah. Par conséquent, cette faute est à mettre au même niveau que la profanation du Chabbat, ce qui en fait donc une transgression d’une extrême gravité. Un homme ayant une relation homosexuelle ne peut se définir comme religieux. Néanmoins, de la même façon que le peuple d’Israel ne rejette pas un Juif qui ne respecte pas le Chabbat, il ne rejettera pas non plus un juif homosexuel.

Comment pouvons-nous condamner un homme qui n’a pas choisi son homosexualité ?!

Si un homme éprouve certaines tendances, cela ne constitue en rien un interdit. L’interdit est l’acte homosexuel en lui-même. Si un homme se sent définitivement incapable de se marier (avec une femme…) car il n’éprouve aucune attirance pour les femmes, cela ne lui donne en aucun cas le droit d’avoir une relation sexuelle avec un homme. Si le choix s’impose, alors il doit rester célibataire.

Femmes et Torah : Quel était l’avis du Rav Soloveitchik à propos de l’étude de la Torah et de la Guemara pour les femmes?

Le Rav Soloveitchik considérait que la phrase du Talmud (Sotah 20a, citée par le Rambam et le Shulhan Aroukh: «  המלמד את בתו תורה מלמדה תפלות » (« tout celui qui apprend la Torah à sa fille, c’est comme s’il lui enseignait la frivolité ») interdit seulement au père d’apprendre la Torah à sa fille (avis partagé par le Prisha). Cependant, si celle-ci désire étudier d’elle-même, il n’y a aucune raison de l’interdire.

Rav Soloveitchik a d’ailleurs fondé le Stern College, institut d’étude talmudique avancée pour jeunes femmes : il considérait que former des femmes érudites était (et consiste toujours) un besoin essentiel. En cela, il suivait la ligne du Hafetz Haim, qui avait ouvert l’accès à l’étude aux femmes le considérant comme un besoin générationnel.

Moussar et Emouna : Le Rav Soloveitchik recommandait-il un seder spécial d’étude duMoussar (morale) et de la Emouna (foi) ?

Non. Le Rav parlait très peu de Moussar. Lors de ses cours ouverts au public, il ramenait fréquemment les écrit de Nachmanide sur la Torah, le Kuzari de Rabbi Yehuda Halevy, leMessilat Yesharim du Ramhal (Rabbi Moshei Hayim Luzzato) et le Guide des égarés de Maimonide. Il ne mentionnait que cela. Il n’a jamais mentionné les livres du Maharal malgré l’importance de son œuvre, ni les penseurs plus modernes.

A la Yeshiva, il ne parlait quasiment que de Guemara.

Rav Kook : Le Rav avait-il un avis sur les écrits du Rav Kook ? Les mentionnait-il souvent ?

Il ne les mentionnait jamais. Il l’a rencontré personnellement une fois, mais pour ce qui est de ses écrits, il n’en parlait pas. Les gens avaient l’habitude de lui demander son avis à propos de tel ou tel livre. Un jour, quelqu’un lui demanda ce qu’il pensait des écrits du Rav Kook : il répondit qu’il n’avait aucun avis car il n’en n’avait jamais compris un mot !

Philosophie et Techouvale Rav Soloveitchik était-il un philosophe?

Lorsque le Rav décéda, nombreux furent les Hespedim (oraisons funèbres) qui traitaient de la philosophie du Rav. Son fils, Hayim Soloveitchik, réagit de manière explicite : « mon père n’était pas juste un philosophe, mais avant tout un Talmid Hacham! ».

Le Rav avait un doctorat en philosophie, mais dans son étude il ne la mentionnait que très rarement. C’est lorsqu’il s’adressait à un large public qu’il en parlait, car il considérait que le seul moyen de faire revenir les Juifs vers la Torah était de les stimuler intellectuellement. Il était persuadé qu’un homme qui détenait un doctorat en sciences ne pouvait faire techouva seulement en écoutant les propos mystiques des Loubavitchs. Il s’avère certes que le Rav se trompait : le mouvement Chabad s’est entretemps développé de manière intensive, tout en réussissant à propager une importante vague de techouva. Mais le Rav a joué un rôle essentiel pour une autre part de la population juive…

Torah, Études et monde moderne: Que doit-on étudier en priorité lorsque nous commençons les études et que le temps manque?

Il convient d’étudier en priorité la Halakha pratique afin de pouvoir respecter la Cacherout et le Chabbat. Il est triste de constater que nombreux sont les étudiants dans les yeshivot, et même les rabbins, qui ne connaissent pas la Halakha. J’ai moi même vu de nombreux cas de rabbins érudits qui commettaient des erreurs à propos de la Halakha.

Dans ce cas, pourquoi l’étude des Yeshivot se concentre-t-elle majoritairement autour des traités Nashim et Nezikin, qui traitent très peu des lois pratiques quotidiennes ?

Au XIXème siècle, le monde juif subissait un grave déclin. Nombreux étaient les jeunes qui cessaient d’étudier. La vision nostalgique du judaïsme européen a beau jeu, mais il faut savoir que celui-ci était en pleine chute. 99% des jeunes n’allaient pas à la yeshiva et abandonnaient tout. Même chez les étudiants en yeshiva, la plupart cessaient de pratiquer. Les propres enfants des Grands d’Israël n’étaient plus pratiquants devant leurs parents! On parle souvent des grandes figures du judaïsme européen, comme Rav Haim Brisker (grand père du Rav Soloveitchik), mais ces personnages n’étaient respectés que par un cercle très restreint d’étudiants. Le reste des juifs citadins n’avaient aucun intérêt pour l’avis des rabbins.

Pour intéresser les élèves, les rabbins décidèrent donc de centrer l’étude sur les sujets les plus stimulants intellectuellement, qui se trouvent en majorité dans Nashim et Nezikin.

Doit-on privilégier les études religieuses au dépend des études profanes?

Il est clair que chaque Juif à l’obligation d’étudier. Mais il est tout à fait possible d’être à la fois un médecin réputé et un grand érudit. Il n’y a pas de contradiction dans cela. Je me souviens que le cardinal de Paris, Lustiger, était venu à la Yeshiva University et avait été très surpris de voir que les jeunes gens étudiaient les matières profanes puis venaient naturellement s’asseoir et étudier la Torah. Il avait attribué ce succès à l’étude en chavruta… à mon avis, c’est simplement qu’il n’y a aucune contradiction. L’obligation d’étudier n’interdit pas d’avoir un vrai métier, bien au contraire!

Évidemment, nous avons également besoin de rabbins et professeurs qui se consacrent à plein temps à l’étude de la Torah. Mais il faut savoir, qu’un homme peut travailler et étudier. C’est là que réside toute la réussite du judaïsme orthodoxe américain. Malheureusement, en Israël, la situation est différente. Les gens ont du mal à concevoir que cela est possible… et c’est là une erreur.

Tête couverte pour les femmes : La femme du Rav Soloveitchik ne se couvrait pas la tête. Le Rav pensait-il que cela n’était pas une obligation?

Lorsque j’étais jeune, je me suis rendu chez le Rav, et je lui ai innocemment demandé quel était son avis sur la question. La Rabetzin (la femme du Rav) était présente, mais je pensais qu’elle portait une perruque! Elle le prit comme une provocation, et se mit en colère…

Mais le Rav trancha que c’était une obligation midéoraïta pour une femme de se couvrir la tête, et il revint à plusieurs reprises sur ce point…

Rav M. Feinstein, le Rabbi de Loubavitch…. Quels étaient les rapports du Rav avec les autres rabbins américains ?

Il était très proche du Rav Moché Feinstein, qui était son cousin.

Le Rav Aharon Kotler avait pour habitude de s’entretenir avec lui au téléphone chaque semaine.

Le Rabbi de Loubavitch, qu’il avait déjà connu lorsqu’il était à Berlin, l’invitait souvent à ses cérémonies. Il le respectait beaucoup et dit même publiquement de lui que « s’il existait encore des Grands en ce monde, alors le Rav Soloveitchik était le Grand des Grands ».

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Rentrer dans une église : est-il permis de rentrer dans une église?

Selon le Choulhan Aroukh, on ne rentrera dans une église que pour sauver sa vie. Et cela n’est permis que lorsqu’il ne s’agit pas de l’heure de la prière. Durant la prière, il vaut mieux se laisser tuer que d’y rentrer…

Par conséquent, il est totalement interdit de rentrer dans une église car pour nous les chrétiens sont idolâtres (à cause de leur croyance en la trinité).

Quand est-il des églises qui rejettent la notion de trinité (protestants…)?

La croyance en la résurrection et le retour de Jésus constitue déjà une forme d’idolâtrie.

Il y a certes une discussion pour savoir si l’idolâtrie est aussi prohibée à un non-juif qui reconnaît l’existence de Dieu. Néanmoins, cette forme d’idolâtrie est de toute façon totalement interdite aux Juifs.

[NDLR: c’est à cause de cette discussion que le Rav Herzog, ancien grand Rabbin d’Israël, a tranché que l’état d’Israël pouvait tolérer la présence d’églises.]

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